L’Orestie ?

version française

 

Qu’il est agréable quand, assis dans une salle de théâtre, on éprouve des sentiments authentiques, des émotions qui éveillent l’envie d’arrêter le temps ou de répéter, après le poète «  Ô instant, arrête-toi, tu es si beau ».

Je suis allé au Théâtre  Banialuka de  Bielsko-Biała pour voir l’Orestie ?

Pourquoi ce point d’interrogation dans le titre ? En fait, peut-être ne s’agit-il pas seulement des temps d’Eschyle, de  crimes, de meurtres, de  haines et de vengeances ? Peut-être s’agit-il  plutôt de nous-mêmes, de notre monde  civilisé, des agressions, du mal, des services secrets, des services de renseignement, de la justice, du mépris omniprésent, de la violence, des groupes  criminels organisés, des bandes, de la terreur qui se répand partout ?

Je ressens une  certaine ténuité à cette contemporanéité. Elle est dessinée avec une ligne très fine et crée un fond pour les événements regardés qui racontent, tout de même, le destin d’Agamemnon, de Clytemnestre, d’Oreste et des autres personnages d’Eschyle. Mais plus le temps s’écoule depuis ma visite au théâtre, plus la réflexion sur notre contemporain approfondit  les images retenues dans ma mémoire.

Comme il est agréable de rencontrer un metteur en scène qui laisse, imperceptiblement, de telles portes interprétatives que nous devons ouvrir nous-mêmes. Lui, il se limite à envoyer des signaux, parfois plastiques, parfois visuels, parfois littéraires.

L’Orestie ? commence par une irruption sur la scène d’un groupe de comédiens vêtus de noir, (comme s’ils étaient une unité paramilitaire), d’uniformes,  cagoulés, portant de courts bâtons (peut-être des armes ?) dans les mains. Ils arrivent en courant mais différemment, au ralenti, ils prolongent leurs mouvements, arrêtent leurs gestes. Après un moment nous nous perdons : est-ce que ce groupe chorographique fascinant  présente un groupe antiterroriste ou, peut-être, est-ce une image extraordinaire copiée  à partir des vases grecs ? Peut-être, toutes ces gens imitent-ils les athlètes olympiques, les coureurs grecs s’arrêtant à mi-pas, d’autant plus que nous trouvons parmi eux un lanceur de javelot et un discobole ? Des associations naissent dans la tête : commandos, jeux olympiques grecs, mythologie, Erinyes ? Les pensées virevoltent mais l’intensité de la beauté de l’image construite sur scène, presque complètement en noir, avec des éclairs de lumière, est si forte, qu’on ne peut pas en détacher les yeux. Wow !!??!!

Après, le même groupe de comédiens transforme l’espace. Les Grecs se préparent au départ pour Troie. Sur le plateau vide descend une toile blanche (un bateau ? plus tard une voile) suspendue, immobile. On entend le premier texte prononcé en grec ancien et sur la toile (un écran maintenant) apparaissent quelques phrases en polonais qui expliquent la situation : pas de vent, on ne peut pas partir. Quelques comédiens sortent leurs portables et cliquent quelque chose sur leurs claviers. Ils envoient des informations, échangent des bribes d’informations sur les événements qu’il est impossible de saisir, qu’ils ne comprennent pas, comme ils ne comprennent pas l’ancien grec de la narration. Les autres comédiens introduisent Iphigénie. C’est elle, la fille du roi Agamemnon qui devra payer le prix de la vie pour assouvir les dieux. Iphigénie est d’albâtre. C’est un animant de dimensions presque d’une personne adulte, aux formes féminines, qui est  introduite par trois comédiens-tortionnaires masqués. Aucun d’eux  ne joue le rôle d’Iphigénie. Iphigénie-marionnette est tout simplement. Sa blancheur se découpe et se distingue par sa netteté et  noblesse. Elle  blesse presque les yeux sur la scène gris-blanc. Ses tortionnaires arrachent  de ses mains un jouet en chiffon, puis malmènent son jeune corps de marionnette, enfin la portent derrière l’écran qui est maintenant couvert de fumée, et puis, de feu. En surimpression à cette image un des comédiens essaie, sans y arriver, de se libérer du jouet d’Iphigénie en chiffon et finalement il l’étreint et repart.

Apparaît enfin le vent si attendu- les dieux ont accepté l’offrande.

La bâche-écran, tirée et libérée et quelques  cordages forment à nouveau une voile,  elle se transforme en une magnifique image d’un bateau navigant, ballotté par le vent et la tempête ; en un bord de navire inondé d’eau sur lequel courent les matelots. Et de nouveau, une image remarquable. Un moment plus tard une autre image, quand le masque blanc d’Agamemnon est  inséré dans la voile blanche et nous ne voyons que des ombres de lances et de piques tenues dans les mains de ses soldats, reflétées  sur la toile. Quelle imagination, quels raccourcis mentaux et plastiques!  Combien de forces  dans les images les plus simples!

Les personnages d’Eschyle sont montrés d’une façon marionnettique inhabituelle, comme pars pro toto. Le passage entier de la guerre et des efforts d’Agamemnon, dans l’image précédente identifié par un masque, est présenté ici par une séquence d’animation de pieds d’une statue antique, partiellement détruite, dans un espace vide. Finalement, Agamemnon apparaît comme vainqueur. Sa statue, presque complète, de dimensions gigantesques, sans bras, rappelant les sculptures antiques  dans les musées des arts antiques, est transportée sur la scène sur une petite plateforme en bois par les animateurs masqués – les Érinyes. A côté de leurs dimensions humaines les figures de héros antiques sont monumentales. Et de nouveau dans ma tête émerge l’idée que le théâtre antique devait ressembler  exactement à cette image, avec ses comédiens qui  mélorécitaient [déclamer avec de la musique en chantant presque], chantaient presque, avec des figures et masques qui rayonnaient par leur grandeur, blancheur et puissance. Agamemnon, montré ainsi,  doit éveiller du respect. Mais aussi le désir de vengeance.

Et Clytemnestre, nous la verrons comme une caisse-palanquin couverte de rayures de matière blanche, portée par les comédiens, avec un bras qui en sort, d’abord nu, après habillé d’un gant rouge, long jusqu’au coude, quand elle initiera une série d’actes de vengeance. Cassandre, voyante, prisonnière de Troie, est un personnage monumental, sans visage, couverte de tissus blancs, prédisant les événements futurs. Elle est retenue par les animateurs à l’aide de cordes qui contrôlent ses mouvements. Sur l’écran réapparaissent les langues rouges annonçant un malheur : assassinat d’Agamemnon et de Cassandre, vengeance de la mort d’Iphigénie symbolisée par l’apparition de sa poupée en chiffon avec laquelle, au début,  elle est entrée sur scène. Le crime de Clytemnestre et d’Egisthe (lequel est présenté d’une façon détournée comme l’image d’un mur) sera bientôt vengé par Oreste.

Oreste  est tout simplement un blanc bloc de corps surmonté par une tête. Sa main est celle de l’animateur. Une deuxième apparaît, animée seulement de temps en temps. Sa sœur Electre a une forme pareille. Ces deux  bustes, entourés de comédiens noirs- Erinyes,  célèbrent les funérailles au dessus du cadavre de leur père pour se venger bientôt  de leur mère-Clytemnestre et de son amant Egisthe. Les tensions et les émotions sont symbolisées par les inclinations des corps des frère et sœur, un jeu subtil de bras nus et une composition chorographique  exécutée par les Erinyes avec les membres déchiquetés d’Agamemnon. Tous les gestes sont fortement stylisés. Les Erinyes composent les actions d’Oreste, mettent dans ses mains le bouclier et les lances, dirigent ses mouvements. De temps en temps apparaît la toile-écran avec de la fumée et des flammes projetées, indiquant les comptes sanglants. Les textes en ancien grec, prononcés majestueusement par les comédiens dans le noir (parfois nous ne savons même pas qui le dit et ceci est sans importance) sont entremêlés avec des parties vocales du chœur enregistré. Une musique insolite, parfois pathétique, imprégnée d’instruments à percussion, accompagne tous les actes.

Le blanc des personnages du drame et de rares accessoires, le noir des Erinyes-animateurs et le rouge de toutes les variétés de vengeance sont les couleurs uniques de cette représentation construite avec des images singulières et des séquences chorégraphiques-musicales.

Le mur renversé (Egisthe) et le bras rouge de Clytemnestre, porté majestueusement, une bande de tissu flottant annoncent le triomphe de la vengeance et la chute du royaume des Grecs. Ils ne restent que les Erinyes et les blocs de pierre noire après la chute d’Egisthe et encore la mémoire des héros dont les fragments de statues blanches en marbre remplissent les ruines antiques.

Et alors apparaît Athéna, la déesse de la paix  et de la guerre juste. La statue gigantesque d’Athéna est d’abord projetée sur l’écran. Elle se compose avec un bloc de marbre posé sous l’écran, représentant maintenant des doigts sortant de sandales. A côté de l’image d’Athéna apparaissent les sms qui commentent l’événement. La place sur le bloc de marbre, sur le fond de la statue d’Athéna, se fondant  presque avec elle, est prise par la comédienne jouant Athéna (Dagmara Włoszek), le seul personnage montrant son propre visage, en robe blanche. Elle commence à parler en ancien grec. Et au moment où il semble qu’elle annonce la victoire du mal, elle met (et les Erinyes la suivent) les gants blancs et rouges. Le rouge et le blanc de  ces gants se disputent, chorégraphiquement, la priorité. Le crime d’Oreste est malgré tout pardonné, les Erinyes se retirent de la scène et Athéna prononce le message d’Eschyle.

Ce message, le seul texte prononcé en polonais (le texte grec est alors projeté sur l’écran) sonne un peu comme une morale fortement éducative. On a  du mal à croire qu’elle est sortie de la plume d’Eschyle. C’est un mémento – calmions notre colère, trouvions du bonheur et la justice. Les comédiens — les Erinyes ­ enlèvent leur masques et combinaisons, découvrent leur visages et prononcent les sentences contre querelles, trahisons, haines, meurtres. Elles recommandent l’amour et une seule haine – contre la barbarie qui ne manque jamais et nulle part.

Un spectacle extraordinaire. Il est né en coproduction de Banialuka avec  Clastic Théâtre François Lazaro. Lazaro  a  déjà été avant à Bielsko-Biala, il a mis en scène, il y a des années, Solitude, un spectacle  célèbre, d’après  Bruno Schulz (dans une scénographie de Jerzy Zitzman), plus tard  Paroles mortes, puis Le Roi se meurt de Ionesco. Sa nouvelle réalisation est quand même exceptionnelle et pour plusieurs raisons.

Premièrement, il a créé un spectacle visuel – les spectacles visuels, à vrai dire, n’existent pas chez nous, depuis qu’Ondrej Spisak a arrêté de faire ses réalisations dans les théâtres de marionnettes. Il a créé le un spectacle qui est une variation spécifique sur un sujet puisé de la grande littérature, cette fois-ci, dramatique. Bien qu’un peu de texte y apparaisse (en ancien grec, donc complètement incompréhensible) il n’est pas, dans le moindre degré, illustration ou interprétation de son prototype littéraire. Cette incompréhensibilité du texte a une valeur additionnelle – le spectacle prend des dimensions universelles. Il raconte les crimes, les haines, les vengeances qui accompagnent l’homme depuis toujours, à chaque latitude.  Et qui sont, depuis toujours, des leçons mortes car elles n’apprennent rien, à personne.

Deuxièmement, Lazaro est un exemple inconnu chez nous de marionnettiste-artiste qui sait avec quelle matière il travaille et ce qu’il peut en tirer. L’Orestie ? est un spectacle tissé d’images et de métaphores. On pourrait discuter sur certaines petites scènes, on pourrait enlever quelques minutes, mais cela ne change en rien le fait que nous avons à faire à une œuvre exceptionnelle, attrayante et inhabituelle. Le rapport du metteur en scène envers la marionnette, un animant, révèle sa vision artistique et sa façon de penser. Iphigénie exceptée, nous n’avons pas ici, en principe, de marionnettes classiques. Les animantes sont des artéfacts puisés dans l’histoire de l’art antique : têtes, bustes, jambes, éléments d’armes, mais dans la vision de Lazaro et dans les mains des comédiens de Banialuka ils deviennent des instruments de jeu.

Le metteur en scène est accompagné de Sevil Gregory ­scénographe — et Krzysztof Maciejowski – auteur d’une excellente musique pour l’Orestie ?. Et un groupe de comédiens de Banialuka : Małgorzata Bulska, Magdalena Obidowska, Lucyna Sypniewska, Dagmara Włoszek, Ziemowit Ptaszkowski, Tomasz Sylwestrzak, Ryszard Sypniewski i Piotr Tomaszewski.

 De grands bravos ! Et aussi parce que l’Orestie ?  exige des comédiens une grande humilité. Nous ne voyons pas leurs visages jusqu’à la scène finale, quoique nous les regardions pendant plusieurs dizaines de minutes. C’est eux qui sont auteurs de tout ce qui se passe sur la scène. De tels rôles nécessitent une dissimulation de soi-même, ils exigent une confiance absolue dans le metteur en scène et  dans les moyens plastiques.  Mais ici on voit,  de façon cristalline  presque,  en quoi consiste l’art de la marionnette. C’est servir une marionnette, un animant, servir des formes inventées qui décident de la force du spectacle. Le spectacle n’existe pas sans les comédiens car rien ne se passe  tout seul. Mais nous voyons ici de façon très claire ce qu’est la mise-en-scène dans le théâtre de marionnette, ce qu’est, en fin de comptes, le théâtre de marionnettes. Les comédiens du Bunraku japonais ne sont pas obligés de couvrir leurs visages pour ne pas exister dans la conscience du spectateur. Dans notre théâtre de marionnette dramatique c’est presque impossible. A moins que nous n’invitions François Lazaro.

 

Toutes les photos ont été prises par Agnieszka Morcinek.

Traduction par Anna Major